King Congo, l'Afrique reprend ses droits - Evene

Avec le livre bouleversant qui consacre des années de recherche au Congo, l’écrivain flamand met fin à la longue incompréhension de l’histoire africaine par les Européens. Son essai montre non seulement que le pays a une histoire, mais que ses habitants en sont les meilleures sources.

En donnant aux témoignages la première place dans vos analyses, vous avez transformé la manière dont on écrit habituellement l’histoire. Est-ce le Congo qui l’imposait ?

Les voix congolaises dessinent des perspectives qu’on retrouve rarement dans les sources traditionnelles de l’histoire. Presque tout ce qui est écrit pendant l’époque coloniale l’a été de la main des Européens ! Utiliser les entretiens comme une source légitime et complémentaire m’a permis de prendre des perspectives qui n’apparaissent pas dans une documentation classique. Je voulais montrer comment la macro-histoire, la grande histoire des événements, se retrouve dans la micro-histoire, celle de la vie quotidienne, dans des affaires de corps, de langage, de nourriture. Ces aspects parfois anodins forment la plus grande partie de nos vies. Pour attirer l’attention vers cela, j’ai surtout interviewé ceux qui sont dans les coulisses, les gens ordinaires, monsieur et madame tout-le-monde. Ce sont eux qui vivent l’histoire.

L’histoire de l’Afrique est souvent racontée selon un schéma ternaire (époque pré-coloniale, coloniale et post-coloniale). Comment modifiez-vous ce schéma ?

Diviser l’histoire d’un continent selon la présence ou l’absence des Blancs, quoi de plus européocentrique ? L’histoire humaine au Congo commence il y a près de 100 000 ans. Les Congolais n’étaient pas figés dans un présent éternel en attendant l’arrivée de Stanley pour que l’histoire se déclenche. Pour renverser ce type de cloisonnements, je me suis appuyé sur des gens qui ont traversé plusieurs époques. Ce sont les mêmes qui ont vécu l’indépendance, la première République, la crise, jusqu’à présent. Au fil des décennies, les vies individuelles se sont transformées… Par exemple, dans les années 1950, les femmes parlaient peu français et ne travaillaient pas, cela créait des tensions dans les familles ; dans les années 1980, la crise économique du régime de Mobutu a provoqué une prise de conscience. Tandis que les hommes perdaient leur travail et leur prestige, les femmes ont subvenu aux besoins des familles dans l’économie informelle. J’ai voulu montrer ces évolutions de longue durée.

Dans cette histoire, plusieurs figures émergent. Comment avez-vous rencontré un homme aussi exceptionnel qu’Étienne Nkasi ?

Il a fallu neuf intermédiaires avant que j’entre dans la parcelle d’Étienne Nkasi. J’avais rencontré son frère, âgé de 100 ans. Dans un pays où l’espérance de vie était de 45 ans à la fin de la guerre, je trouvais cela exceptionnel. Lui m’a répondu : oh, ce n’est rien, mon frère aîné a 126 ans.

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