Il n’y a pas de vraie réconciliation sans justice. C’est l’essentiel de l’interview que Roberto Garreton, expert en justice post conflit, a accordée le week-end dernier à Radio Okapi, à l’issue d’un séjour à Kinshasa et à Kisangani. Cet ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme en RDC propose également la mise en place d’une nouvelle Commission Vérité et Réconciliation avec des personnalités crédibles.
Roberto Garreton : bonjour
R O : Est-ce que la RDC a besoin aujourd’hui d’une justice transitionnelle?
R G : La question n’est pas celle-là. Elle est tout à fait autre. Est-ce qu’il y a eu ou non des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité qui ont produit d’énormes dégâts? Si ce n’est pas le cas, on n’a pas besoin de justice transitionnelle. Si c’est le cas, on a besoin de cette justice transitionnelle.
R O : Dans votre cas, vous pensez qu’il y a eu des crimes contre l’humanité ?
R G : Moi-même je les ai décrits à l’époque où j’étais rapporteur spécial des droits de l’homme au Zaïre et après en République Démocratique du Congo. Cela m’a même créé des problèmes parce que une fois Mobutu et pendant deux ans Laurent Désiré Kabila m’ont interdit d’entrer au pays [Ndlr : la RDC] parce que j’avais dénoncé ces choses. L’histoire a montré qui avait raison. C’était moi.
R O : Est-ce que vous pensez que ces crimes doivent être punis pour que les populations se sentent réparées dans leur fort intérieur ?
R G : C’est le principe international des droits de l’homme. Ce principe dit que les crimes contre l’humanité ne peuvent pas rester impunis.
R O : Et comment doit se faire la réparation ?
R G : La réparation, ce sont des mesures que doit prendre le gouvernement pour réparer les victimes. C’est clair. Si la personne est morte, la réparation théorique, ce n’est pas possible. On doit trouver d’autres éléments. Par exemple ce qu’on a fait au Chili pour les victimes de Pinochet. Les enfants de personnes disparues ou assassinées ont reçu des subventions de l’Etat pour leur éducation. Ils ont reçu aussi des subventions pour leur santé. Il faut trouver des solutions. Peut-être que l’Etat n’a pas de moyens financiers pour réparer tout le monde. Mais certains faits qui ne coûtent pas cher. Par exemple construire un monument pour les victimes, organiser une journée de solidarité avec les victimes, il faut le faire. Dans ce sens, on peut parler de la réconciliation.
R O : On sait qu’aujourd’hui, la Cour pénale internationale s’intéresse à d’autres crimes qui ont été commis en RDC et particulièrement en lançant des enquêtes, pensez-vous que c’est une façon d’agir sur la justice transitionnelle ?
R G : Bien sûr que oui. C’est une question que des Congolais m’ont posée à moi il y a plus de 10 ans. M. Garreton, il faut mettre en place un tribunal international pour la RD Congo. C’était leur rêve. Pourquoi faut-il toujours en discuter ? On l’a toujours demandé… Même dans les accords de Sun City, on a parlé d’un tribunal international pour la RDC. C’est le droit des Congolais.
R O : Vous avez parlé tout à l’heure de la réconciliation, vous ne pensez pas qu’on a maintenant par exemple certains leaders devant la justice, et que cela peut compromettre la réconciliation ?
R G : Deux choses. Pourquoi les Congolais aujourd’hui posent-ils cette question, étant donné qu’avant qu’on en parle, ils savaient tous qu’on devrait faire la justice. La vraie réconciliation a comme base fondamentale et sine qua non la justice. Sinon, on peut avoir une certaine forme irrégulière de paix. Si on ne se dit pas maintenant, on se dira demain, parce que l’histoire revient. Etes-vous d’accord ou non que des personnes qui ont commis des crimes, qui ont assassiné d’autres personnes, ont brûlé vives des femmes, ont expulsé du pays des gens et qui ont commis des massacres, croyez-vous que d’un jour à l’autre, ces gens vont se dire « voilà la réconciliation, donnons-nous la main, nous sommes des amis ». Est-ce qu’un accord entre politiciens oblige la femme qui a perdu trois ou quatre enfants, un mari, un père- et qu’elle-même a été torturée ou violée, croyez-vous qu’elle va serrer la main de ceux qui l’ont violée ? Ca c’est une fausse réconciliation. C’est un mensonge de réconciliation. La réconciliation est une chose plus profonde. Non, il y a de bonnes gens, il y aussi de mauvaises gens.
R O : On a parlé aussi de la Commission Vérité et Réconciliation. Elle a fonctionné durant la transition, mais certains ont estimé qu’elle n’avait pas joué le rôle qui était le sien. Elle n’est pas reconduite à la 3e République, pensez-vous qu’il y a nécessité d’avoir encore une autre Commission Vérité et Réconciliation ?
R G : Je vous pose la question autrement. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui pense que la Commission Vérité et Réconciliation a joué un rôle fondamental avec de bonnes conclusion et qu’elle a établi la vérité ? Je ne le connais pas. Dans les pays où il y a eu la Commission Vérité et Réconciliation, le jour même de la mise en place de cette commission, arrivent de dizaines et des milliers de plaintes. Des milliers de personnes doivent être entendues deux ou trois mois pour reprendre leurs témoignages. Elles doivent arriver avec parents, témoins et avocats pour être reconnues comme victimes. C’est cela. Ici, combien de gens sont-ils arrivés à la commission ? Une seule plainte a été enregistrée. Cela veut dire que cette commission n’a pas existé.
R O : Est-ce que vous pensez qu’elle devrait être reconduite pour la 3e République ?
R G : Non, pas reconduite. Je pense qu’il faut en faire une autre.
R O : Avec qui ?
RG : Avec les plus reconnus des citoyens congolais. Si vous avez un Desmond Tutu, pas un prix Nobel de la paix, mais un homme qui doit avoir une grande personnalité, un homme auprès de qui tous les Congolais peuvent se reconnaître. Cet écrivain, cet évêque, cet iman, ce pasteur, ce journaliste crédible et pourquoi pas cet avocat, doyen de la faculté de Droit, ce juge impeccable jamais accusé de corruption, peut-être non seulement de la société civile. S’il y a un politicien qui a fait son travail de politicien dans l’honnêteté, qui est reconnu par sa modération et son bon esprit, pourquoi pas ? Je ne pense pas que parmi les 60 millions d’habitants, il n’y a pas dix personnes honnêtes reconnues par la population. C’est impossible.
R O : Roberto Garretton, je vous remercie.
R G : Merci à vous.








