Babacar Gaye : « Ce ne sont pas les accords de paix, mais la volonté des signataires qui fait la paix »

Babacar Gaye

Babacar Gaye

La situation sécuritaire s’est dégradée ces derniers jours dans le Kivu . Le général Babacar Gaye , commandant des Forces de la Monuc , a accordé une interview à radiookapi.net sur la lecture que la classe politique congolaise devrait faire de ces événements.

Il répond aussi à la question de savoir quelle solution les acteurs politiques congolais devraient-ils prôner pour ramener la paix au Kivu.

Radio Okapi : Général Gaye, vous êtes le Commandant de la Force de la MONUC, les hostilités ont repris entre les FARDC et le CNDP à l’Est. Est-ce que vous le confirmez ?

Général Babacar Gaye : « Oui et il faut tout à fait le déplorer. Cela a déjà été fait par le Représentant du Secrétaire général en RDC et plusieurs membres de la Communauté internationale. Depuis la dernière semaine du mois d’août, suite d’ailleurs à une réunion très positive de la Commission sécurité et paix, les affrontements entre FARDC et le CNDP ont repris dans la zone de Rutshuru. Il n’est pas exagéré de dire que ces affrontements se sont étendus malheureusement à d’autres parties du Kivu d’abord, dans l’ordre chronologique dans la zone de Nyanzale, où la Monuc a eu à utiliser la force pour aider à rétablir les FARDC dans leur position, puis, ensuite ce lundi, dans la partie nord du Sud Kivu, c’est à dire dans la zone de Numbi. J’ai écouté l’intervention de votre confrère M. Kilolo sur la situation à Numbi, et je voudrais confirmer que ce lundi, la Monuc s’est posée à Numbi en hélicoptère, et que ce village est sous le contrôle des FARDC qui ont effectivement connu des pertes, et avaient, à l’heure où ce compte rendu m’est arrivé, quatre de leurs soldats qui manquaient à l’appel, deux soldats tués et quelques blessés. C’est pour dire, qu’à l’heure où nous sommes, la situation de tension qui prévalait s’est transformée en confrontation. Voilà la situation ».

R.O. : Avant de continuer, Général, nous allons suivre le Ministre de l’Intérieur, Denis Kalume Numbi qui, aujourd’hui à Goma, est intervenu dans le cadre d’un point presse. Au cours de ce dernier, il a appelé la Monuc à imposer la paix en appliquant le chapitre VII :rn Ministre Kalume : «L’équipe gouvernementale demande donc à la Monuc de lever tout malentendu et de jouer pleinement son rôle, consistant à observer, dénoncer et protéger la population en appliquant et imposant le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, soit en imposant la paix par la force vis à vis du CNDP qui refuse la paix au profit de la guerre »

R.O. : Général, quelle est votre réaction par rapport aux propos du Ministre de l’Intérieur ? Est ce que la Monuc joue un rôle ambigu en n’appliquant pas suffisamment le Chapitre VII sur le terrain des opérations au Nord et au Sud Kivu ?

Babacar Gaye : « Merci. Cette intervention du Ministre Kalume est très importante. Je pense que les ambiguïtés ne sont pas du côté de la Monuc. Et je voudrais, par mon intervention, contribuer à lever tout ce qui existe comme ambiguïté dans l’esprit des populations congolaises »

R.O.: Est-ce que cela veut dire que l’ambiguïté vient du coté du Gouvernement congolais ?

B.G. : « Je n’ai pas dit cela. J’ai dit que les ambiguïtés n’étaient pas du côté de la Monuc. Je n’ai pas dit qu’elles étaient du côté du Gouvernement congolais. Il faut être très précis, c’est important : nous sommes dans ce pays parce nous sommes acceptés par le Gouvernement congolais. Aujourd’hui, nous observons qu’au Nord-Kivu, nous sommes devenus les boucs émissaires de la population. Nous comprenons parfaitement les souffrances de ces plus d’un million de déplacés ; nous le comprenons d’autant plus que c’est bien la Communauté internationale qui contribue aujourd’hui à apaiser leurs souffrances. Donc, par conséquent, notre position sur ce conflit a toujours été très claire. Je crois que s’il s’agit d’emploi de la force, il y a des références pour rappeler que la Monuc a été amenée à employer la force… Aujourd’hui dans quel processus sommes nous ? Nous sommes dans un processus accepté par toutes les parties : l’Acte d’engagement de Goma. Le Représentant du Secrétaire général en RDC l’avait dit, quand, à son arrivée, il avait participé à une partie des travaux de la Conférence de Goma : « Ce ne sont pas les accords de paix qui font la paix. C’est bien sûr la volonté des signataires qui fait la paix ». Cette volonté peut être à un moment chancelante, et c’est pour cela que la facilitation internationale a été acceptée par toutes les parties pour aider à régler les problèmes dans les situations difficiles. Ce n’est pas simplement en disant qu’il faut que la MONUC applique le chapitre VII que tous les problèmes seront réglés. Et lorsqu’il a fallu le faire (appliquer le Chapitre VII). Quand faut il le faire, dans les conditions que notre mandat nous imposent, quand il s’agit de protéger les populations, nous le faisons. Dans tout ce qui s’est passé depuis la fin de la semaine dernière dans le Nord Kivu, sur tous le points chauds, la Monuc a été présente, sauf quand la population, certainement incitée par je ne sais qui, l’a empêché de le faire. Mais sur tous les points chauds, la Monuc a été présente. Et sa présence a permis de sauver la vie des combattants car nous nous sommes interposés. Par conséquent, nous n’avons pas l’ambition de régler tous les problèmes par l’usage de la force mais quand c’est l’ultime ressort, nous n’hésitons pas à le faire, nous l’avons déjà fait. Par conséquent, le débat n’est pas celui du Chapitre VII et de l’usage de la force. Le débat est celui de la volonté des signataires à s’en tenir à leurs engagements pour que ce pays avance sur le chemin de la paix. La paix, si on la veut, il faut avoir la volonté de l’avoir. C’est ce qui manque actuellement. Pourquoi les gens vont-ils et viennent-ils dans les Commissions du Programme Amani, repartent, etc. ?… Pourquoi il y a des affrontements alors qu’il y a bien un cadre, bien dessiné ? C’est dans ce sens que je dis : nous, MONUC, n’avons ne sommes pas ambigus. A Saké, nous avons montré que nous n’étions pas ambigus ».

R.O.: Mais ce n’est pas ce que pense le Gouvernement congolais, dirait on. La semaine dernière, on a entendu le Ministre de la Défense s’interroger sur le rôle de la MONUC. Est ce une mission d’observation, est ce une mission d’imposition de la paix ? On a l’impression que le Gouvernement ne comprend pas suffisamment le rôle de la MONUC. Est ce que vous êtes là pour observer simplement la détresse des populations sans rien faire?

B.G. : « Ce sont les faits qui parlent pour nous. L’ensemble des actions que la Force de la MONUC entreprend dans les Kivus est bien vue par les populations. Le spectre de nos actions est extrêmement large, il va de l’usage de la force comme nous l’avons fait à Sake de manière très robuste, au soutien que nous apportons aux populations de manière quotidienne. Je comprends les difficultés du moment. Il est clair que lorsque le Ministre va sur le terrain et voit la détresse de la population, il est lui même affecté par cette situation ; nous le sommes autant que lui, nous dont les soldats vivent tous les jours avec ces populations. Les questions que l’on peut se poser, les bonnes questions sont : Comment maintenir le processus Amani sur son chemin, comment arriver à faire en sorte qu’il débouche sur les résultats attendus. Voilà les bonnes questions que nous devons nous poser ».

R.O. : « Général, est ce que l’on peut dire que les tirs d’intimidation de la MONUC de ce jour à Nyanzale, sur le CNDP, c’est déjà l’application du chapitre VII telle que réclamée par le Ministre Kalume Numbi ? »

B.G. : « Il ne fat pas que l’on se trompe. Lorsqu’une mission est sous chapitre VII, c’est que parmi les moyens mis à sa disposition pour appliquer son mandat figure l’usage de la force. Cet usage est ensuite réglementé de manière détaillée par des règles d’engagement qui sont données au Commandant de la Force, qui a la responsabilité de sa mise en oeuvre. Je le répète encore une fois, nous avons eu plusieurs fois au Nord Kivu, malheureusement, à utiliser la force. Nous sommes dans un processus qui il faut maintenir et il nous a semblé que ce processus arrivait dans une phase de danger extrêmement aigue. C’est cela qu’aujourd’hui nous avons du utiliser la Force pour donner un signal fort pour dire que nous ne permettrions pas au CNDP de s’installer à Nyanzale, je le répète, si nous ne l’avions pas fait, le CNDP serait encore à Nyanzale. »

R.O. : Mais Général, il y a des Congolais se posent quand même des questions. Pourquoi aujourd’hui, la MONUC utilise t’elle la force après que le CNDP ait récupéré des positions certaines des FARDC.

B.G. : « Quand et quelles positions?. Je pose la question. Quand et quelles positions ? Non. Il y a eu des affrontements, mais s’il y a des gens qui ont gagné des positions dans les affrontements, ce sont plutôt les FARDC. Par conséquent, les Actes d’engagement de Goma ont deux aspects : un, le respect du cessez le feu, qui comporte plusieurs aspects : le fait de ne pas avoir d’affrontements, le fait aussi de ne pas recruter de nouveaux éléments, et le fait de ne pas se redéployer. A part de petites violations du cessez le feu, elles sont graves lorsque elles sont en direction des populations. Lorsque nous avions des petits mouvements, jusqu’à présent, cela ne s’était pas traduit en confrontation. Ce n’est qu’à la fin août que nous avons eu des confrontations. Mais au bout du compte, à la fin de ces confrontations, avant Nyanzale, qui avait gagné du terrain? Au fond, ce sont les FARDC qui avaient pu occuper une nouvelle position, ce sont bien les FARDC qui sont allés à Mutabo. Par conséquent, qu’on ne nous dise pas que le CNDP a été quelque part et que nous n’avons pas réagi. Mais quand il a été à Nyanzale, nous avons fermement réagi, pour dire ce n ‘est pas acceptable, parce que c’est le processus qu’on on met en péril. Ce n’est pas l’histoire du CNDP, c’est le processus que nous. »

R.O. : Qu’est ce que vous dites des accusations du Gouvernement qui pense que la Monuc traite le CNDP sur le même pied que le Gouvernement congolais alors que c’est un mouvement de rébellion ?

B.G. : Au niveau de la Monuc, nous avons apporté notre contribution à l’adoption des Actes d’engagement de Goma. Et dans ces Actes, il y a toutes les parties signataires et la facilitation. Voici la plateforme que nous soutenons avec la facilitation internationale. C’est cela le cadre dans lequel nous devons trouver une solution pacifique à la détresse grave qu’on ne dira jamais assez des populations des Kivu et qui sont notre préoccupation, à nous, internationaux. Voilà ce que j’ai à dire pour répondre à cette question.

R.O.: Etes-vous optimiste face à la poursuite du Programme Amani ?

B.G. : Vous savez, ce n’est pas la première crise que nous traversons depuis que nous sommes déployés dans ce pays. Chaque fois que nous sommes sortis d’une crise, nous en sommes sortis renforcés. Sans doute d’autres crises nous attendent-elles devant nous, mais c’est parce que nous sommes déterminés à aider ce peuple qui a tant souffert, qui est un peuple travailleur et croyant, que nous sommes encore là. Tant que nous sommes là, c’est que nous y croyons, donc je réponds que nous sommes optimistes.

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