Donat Mbaya : « l’assainissement des médias commence au mauvais endroit. »

Donat Mbaya Tshimanga, président JED

Donat Mbaya Tshimanga, président JED

Donat Mbaya, président de l’ONG “Journaliste en danger”, réagit ainsi à la suspension de près de 23 chaînes de télévisions et 15 stations de radios privées de la capitale. Décision annoncée samedi à Kinshasa par le ministre de l’Information, presse et communication nationale, Toussaint Tshilombo Send. Invité du jour sur Radio Okapi, le président de JED juge cette décision inopportune. En intégralité, son interview.

Radio Okapi : Monsieur Donat Mbaya, bonjour…rnDonat Mbaya : Bonjour…

R.O. : Comment réagissez-vous à la décision du ministre d’interdire certaines chaînes de télévision et stations de radio de fonctionner ?
D.M. : Nous sommes stupéfait et un peu étonné. Avec 23 interdictions de télévision et une quinzaine pour les radios, je ne sais pas si on veut faire essai. Mais enfin, je dis ceci : la justification c’est qu’il faut assainir le secteur des médias. Je suis tout à fait d’accord. Comme la plupart des secteurs dans notre pays, cela mérité d’être assaini. Mais nous disons qu’on commence au mauvais endroit. Et, le fait d’avoir choisi de commencer au mauvais endroit nous pousse à nous poser des questions, si cette décision est tout à fait innocente, parce que nous constatons que ces médias sont interdits sur base de certains manquements administratifs. Encore faudra-t-il que nous puissions vérifier avec tous ces médias si ce qu’on leur reproche est réel. Mais, nous constatons qu’il y a là un peu abus de pouvoir parce que depuis Sun City, depuis la transition, il a été convenu que les questions de régulation des médias sont réglés par une institution citoyenne, indépendante du pouvoir public et du pouvoir politique. C’était la Haute autorité des médias. Par la magie, au parlement, on a mis la Ham de coté sans avoir voté la loi de l’institution qui devra la remplacer, c’est à dire le conseil supérieur de l’audiovisuel. On a créé une situation difficile à gérer. Mais je pense qu’il n’y avait pas d’urgence pour qu’un pouvoir politique puisse suspendre des médias, comme cela, sans qu’on puisse soupçonner ce pouvoir d’avoir une arrière pensée.

R.O. : M. Donat, par rapport à vos propos, vous reconnaissez qu’il faut un assainissement de l’espace médiatique. Pensez-vous que ce soit une question de régulation ou une question du respect de la législation en matière d’existence et de fonctionnement des organes de presse ?
D.M. : Est-ce que vous pensez que le manque de professionnalisme qui caractérise un certain nombre de médias dans notre pays soit dû au fait que les gens n’ont pas la licence d’exploitation ? Ou au fait qu’ils n’ont pas l’autorisation d’émettre ? Ou encore au fait qu’ils n’ont pas payé ? Je dis non ! Ce n’est pas ça le problème. La société congolaise se plaint d’une certaine presse, d’un certain manque de professionnalisme, de la pauvreté de nos médias qui font qu’il y a des journalistes qui n’ont pas de salaire, qui se font payés là où ils vont pour fabriquer l’information. Et vous pensez que la priorité pour assainir le secteur c’est justement les documents administratifs ? Je vous dis non. Puisque nous sommes dans le secteur de l’audiovisuel, je vais vous dire pourquoi les gens ont crée des radios, pourquoi chaque homme politique, pourquoi chaque ministre a tendance à a voir sa radio, avoir sa télévision, avoir son journal… Pourquoi, pensez-vous ? C’est justement parce que la radio et la télévision de tout le monde, je parle de la Radio télévision nationale, n’est plus une radio de tout le monde ! Elle n’a jamais été une radio de tout le monde, de sorte que toute les personnes qui se sentent exclues, qui n’ont pas accès au média de tout le monde se dit, eh bien, je crée mon propre média pour m’exprimer. Alors, si on doit faire un assainissement, je crois qu’en priorité nous devrions commencer par d’abord faire la reforme de la RTNC. Si on arrive à transformer la RTNC en un service public, ça veut dire ceci, il y aura un assainissement de soi-même parce que les meilleurs vont se maintenir en suivant l’exemple du média de tout le monde.
rnR.O. : Et si nous nous en tenons à la légalité, quel est l’organe qui, pour le moment, a compétence de légiférer en cette matière ?
R.O. : Est-ce qu’il y a le feu aujourd’hui qui ne peut pas attendre que le parlement discute de la loi portant [création et organisation] du Conseil supérieur de l’audiovisuel ? Je dis non. En tout cas pas en cette matière là.

R.O. : Et le fait qu’il n’y ait pas le feu maintenant empêche-t-il qu’on puisse prendre de telles mesures pour assainir l’espace audiovisuel ?
R.O. : Je vous dis que je ne suis pas d’accord avec vous quand on dit qu’en interdisant ces medias, on est entrain d’assainir. Ce n’est pas ça l’assainissement. Je suis désolée. Il y a eu des travaux dans ce pays, il y a eu les états généraux de la communication, il y a eu le congrès national de la presse, il y a le plan directeur de l’ancien ministre Mova. Ça veut dire que des gens ont déjà eu à réfléchir sur les problèmes qui rongent les médias congolais, la communication dans notre pays. Et des pistes de solutions avaient déjà été proposées. Ne faisons pas comme si on veut inventer la poudre aujourd’hui ! Et je vous demande aujourd’hui, est-ce que la question la plus importante, dîtes le moi sincèrement, c’est des médias qui manquent les documents administratifs qui posent réellement problème ? Est-ce que vous allez me dire que Tropicana pose problème parce que Tropicana manque des papiers administratifs ? Non. Je coirs qu’on est entrain de s’attacher à des épiphénomènes. Il y a une crise profonde dans le domaine de la presse. Il faut qu’on puisse faire quelque chose. Et je ne pense pas que la priorité soit d’interdire des médias. C’est vrai que parmi la liste citée, il y en a qui posent problème. Mais est-ce que vous pensez que des chaînes qui existent depuis 10 ans, 15 ans, et aujourd’hui on va les interdire pour de simples raisons de documents administratifs ? D’autant plus que nous connaissons notre faiblesse dans note pays en ce qui concerne l’archivage des documents. Est-ce que vous êtes sûrs que les autorisations et récépissés émis en 1986 sont encore au secrétariat général de l’information ? Je ne le crois pas. Je connais ce pays en matière d’archives.

R.O. : M. Donat, comme vous dîtes que ça peut constituer une atteinte à la liberté d’expression, peut-on, au nom de la liberté d’expression, sacrifier la dimension légale ?
R.O. : Qu’est ce que vous entendez par cela ? La liberté d’expression elle-même, elle est un droit fondamental. Ce que vous appelez la légalité, au fait, ce sont des dispositions qui ne peuvent pas violer un droit fondamental auquel la RDC a adhéré en ratifiant la déclaration universelle des droits de l’Homme, et que reprend même notre propre constitution. Et vous savez que la loi sur la presse dit que le principe, c’est la liberté, et l’interdiction doit être l’exception. Moi je dis ceci, il y a réellement de problèmes. Pourquoi la commission n’a pas écrit individuellement à chaque chaîne ? Est-ce qu’il faut faire une mesure aussi spectaculaire ? Voilà la question que nous posons. Ou alors, il y a autre chose ? Parce que, à la fin on dit, tous ces medias là n’auront pas droit à l’aide publique. Vous savez, depuis qu’on a promis cette affaire de 2 millions USD, j’ai l’impression qu’il y a des choses qui sont entrain de se dérouler dans le pays là.

R.O. : M. Donat Mbaya, merci.
R.O. : Ok, au revoir.