Kamuina Nsapu: le conflit traditionnel devenu une tragédie régionale

Le 31 mars dernier, le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme (BCNUDH) a fait savoir qu’il avait dénombré 23 fosses communes dans les provinces du Kasaï où la milice Kamuina Nsapu affronte les forces de l'ordre depuis plusieurs mois. Quelques semaines plus tôt, il avait documenté 7 fosses communes. Une augmentation de fosses communes qui traduit l’accroissement de la violence qui secoue cette région centrale de la RDC depuis l’année passée. Une violence née à la suite d’un conflit de succession traditionnelle. Nous vous proposons de revenir sur le développement de ce conflit- à l'origine lié au pouvoir traditionnel- devenu une tragédie qui a fait environ 400 morts.

Nomination contestée d’un chef traditionnel

La milice, à l’origine des violences aux Kasaï, porte le nom du chef traditionnel Kamuina Nsapu, titre traditionnel du chef de Bajila Kasanga, un groupement de plusieurs villages au Kasaï-Central.

En 2016, l’Etat refuse de reconnaître la nomination traditionnelle de Jean-Pierre Mpandi en tant que Kamuina Nsapu.

Selon des observateurs locaux, Mpandi n’a pas été reconnu parce qu’il était proche de l’opposition et refusait de soutenir la majorité présidentielle, note International Crisis Group qui rappelle qu’en RDC, les chefs traditionnels font partie intégrante de l’administration publique. Ils reçoivent un salaire et administrent des unités territoriales comme les villages.

C’est à partir d’avril 2016 que les choses commencent à dégénérer.

Le chef coutumier lance en avril 2016 une opération de rébellion, après que des policiers ont perquisitionné chez lui en son absence, maltraitant des membres de sa famille. Il exhorte alors « tous les jeunes, mus par une fibre révolutionnaire, de défendre le sol congolais contre la présence des mercenaires étrangers et leur gouvernement d'occupation », indique France 24 sur son site Internet.

Premiers affrontements, premières victimes

Au début du mois d'août, le chef traditionnel, à la tête de plusieurs miliciens, fait ériger des barricades autour de son village et dans le secteur environnant de Tshimbulu, dans le Kasaï-Central.

« Neuf personnes ont été tuées dans la nuit du dimanche à lundi 8 août à Tshimbulu, une ville située à environ 117 km au sud-est de Kananga (Kasaï-Central), dans une attaque que le maire de Tshimbulu attribue à une milice créée récemment par le chef Kamuina-Nsapu du territoire de Dibaya ».

Le 12 août, le chef traditionnel est tué dans des combats avec les forces de l’ordre qui font 19 morts (11 policiers et 8 miliciens).

Ses partisans qui ne croient pas à la mort de leur leader réclament son corps. Une demande à laquelle les autorités n’ont toujours pas accédé.  

La violence atteint les provinces voisines

Alors qu’au début le conflit se confine dans une partie du Kasaï-Central, la violence va s’étendre à d’autres provinces du Kasaï.

Les affrontements entre miliciens et forces de l’ordre sont plus nombreux. Les bâtiments publics sont pris pour cible par les miliciens.

Dans le rapport de décembre de la MONUSCO, Ban Ki-moon qui occupe alors les fonctions de secrétaire général de l’ONU, note que « les graves flambées de violence qui ont secoué la province [Kasaï-Central] en juillet et en octobre, notamment sa capitale Kananga, ont fait au moins 140 morts ».

« Le risque d’une propagation de la violence reste élevé, compte tenu du différend qui persiste sur la question des chefferies traditionnelles, de la forte politisation des populations vivant dans la région et des liens avec la situation politique nationale », mentionne M. Ban.

Vidéos de l’horreur

Malgré les mises en garde du secrétaire général de l’ONU, la situation au Kasaï ne fait pas encore les gros titres de la presse internationale. Il est vrai en ce mois de décembre, l’actualité est focalisée sur les discussions politiques entre le pouvoir et l’opposition qui vont aboutir à la signature de l’accord du 31 décembre 2016.

En février 2017, la violence apparaît à l’opinion dans toute sa brutalité.

Une vidéo est publiée sur Internet montrent des présumés militaires congolais montrent en train de massacrer des civils non-armés présentés comme des miliciens Kamuina Nsapu. 

RFI a ainsi décrit cette vidéo d’horreur:  

« ‘’Tirez !’’, ordonne une voix hors champ. Les chants qu’on entend au loin sont peu à peu étouffés par des tirs. Celui qui filme la scène est derrière la première rangée d’hommes en uniformes qui ouvrent le feu. On l’entendra plus tard interpeller l’un d’eux : ‘’Mon major’’. Et même donner des noms. Sous le feu, les silhouettes s’effondrent. ‘’Avancez et cessez le feu !’’, hurle toujours le donneur d’ordre. Les hommes en uniformes de l’armée congolaise obéissent et progressent. La première victime qui apparaît est une femme, visiblement déjà touchée, un bandeau autour de la tête, comme en portent les miliciens Kamuina Nsapu. Un tir soulève son pagne. Elle tente de lever un bras, mais une rafale l’achève.

Le narrateur désigne lui-même les survivants : ‘’ Celui-là, celui-là, là, il n’est pas mort’’. Coups de feu. Devant une autre victime : ‘’C’est bon, il a déjà son compte, je l’ai déjà eu’’. L’auteur de la vidéo va même jusqu’à s’adresser au cadavre : ‘’Toi, tu as déjà ton compte. Bande d’animaux’’. Chaque victime est soigneusement filmée, comme s'il s'agissait d'un décompte. »

Deux experts de l’ONU enlevés et tués

Dans un premier temps, les autorités congolaises démentent tout massacre de civils. Interrogé, le porte-parole du gouvernement évoque d’abord « un grossier montage » et accuse l’opposition d’en être responsable.

Mais la communauté internationale fait pression pour qu’une enquête soit diligentée. Le 18 mars, le gouvernement annonce finalement l’ouverture d’une enquête. Sept militaires sont arrêtés. Quelques jours avant l’annonce de l’arrestation de ces soldats, le 12 mars, deux experts Nations unies et quatre personnes qui les accompagnaient sont portés disparus.

Les corps sans vie de deux experts de l’ONU et de leur interprète sont retrouvés deux semaines plus tard.

Au cours de la dernière semaine du mois de mars, des témoins rapportent que les forces de l’ordre commettent des pillages et des tueries à Kananga où elles mènent une opération pour retrouver des miliciens Kamuina Nsapu.

Témoignage d’un habitant.

http://www.radiookapi.net/sites/default/files/2017-03/01._300317-p-f-kan...

Ces accusations sont démenties par l’armée.

Action publique

Interrogé en janvier 2017 à l’Assemblée nationale sur la situation au Kasaï, le ministre de l’Intérieur Ramazani Shadary remet les allégations faisant état d’une insurrection liée à une intrusion de la police dans le domicile de Kamuina Nsapu.  

« Les actes de subversion et d’insurrection avaient déjà été certifiés », déclare-t-il devant les députés.  

Pour mettre fin à la crise, le ministre affirme que « le Gouvernement envisage des approches militaire, politique et coutumière ».

Le 12 mars, Ramazani Shadari se rend sur place avec quelques députés.  

Selon International Crisis Group, le ministre a pu s’entretenir avec la famille du Kamuina Nsapu.  

Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce un compromis trouvé avec la famille du chef traditionnel.  

Dans la foulée, des personnes présentées comme des miliciens Kamuina Nsapu se rendent aux autorités.  

Justice  

A la suite des vidéos des massacres, la mort des experts de l’ONU, la découverte des fosses, les voix se voient entendre de plus en plus pour réclamer une enquête.

Selon le Bureau conjoint des droits de l’homme de l’ONU, 23 fosses communes ont été découvertes dans les provinces du Kasaï.

Le 31 mars, Fatou Bensouda, la procureure de la CPI se dit profondément préoccupée par les nombreux rapports faisant état d’une situation de violences graves depuis plusieurs mois dans les provinces des Kasaï.

« Je n’hésiterai pas à agir si des actes constitutifs de crimes relevant de la compétence de la Cour sont commis », menace-t-elle.

En RDC, les autorités disent enquêter sur la situation au Kasaï. Sept militaires soupçonnés d’être impliqués dans la première vidéo montrant un massacre à Muanza-Lomba ont été arrêtés.

Sur le plan international, les condamnations de la violence et l’appel à la paix se multiplie. Le pape, l’ONU, les Etats-Unis, la France et d’autres pays et organisations internationales ont exprimé leur désapprobation des violences perpétrées aux Kasaï.

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